L’illusion de la balance

Il m’est arrivé quelque chose de grave. Un accident qui a changé ma vie et dont les conséquences sont encore, aujourd’hui, ancrées dans mon quotidien. Alors puis-je dire que je m’en suis « remise » ? Pas vraiment. J’ai avancé, je me suis battue, j’ai reconstruit une existence heureuse, pleine de moments précieux et de belles réussites. Mais le handicap, lui, ne s’efface jamais. Il est là, constant, présent dans chaque mouvement, chaque envie, chaque projet. Il façonne ma réalité d’une manière que peu de personnes peuvent comprendre, sauf à l’avoir vécu.

Et pourtant, pendant longtemps, j’ai cru que cette épreuve m’offrait un certain passe-droit. Comme si, ayant déjà encaissé un coup si violent, la vie m’épargnerait d’autres douleurs. J’ai nourri une forme d’optimisme presque démesuré, me persuadant qu’après avoir traversé un tel drame, j’étais, en quelque sorte, immunisée contre le reste. Ce raisonnement m’apparaissait comme un réconfort logique : on ne peut pas accumuler autant de souffrances, n’est-ce pas ? Il doit bien exister une forme d’équilibre, de balance entre le bien et le mal qu’il peut y avoir dans notre vie, non ?

Et bien non. C’est ça la vérité. Aussi angoissant que cela puisse être, il n’y a ni justice, ni norme, ni même de règle implicite qui voudrait que la douleur se répartisse équitablement entre nous tous.

Quand la réalité rattrape l’illusion

Je l’ai compris avec le temps, en observant ceux qui m’entourent. Certains semblent traverser l’existence avec une chance insolente, une route lisse, sans ornière. D’autres, en revanche, enchaînent les coups durs, comme si une force invisible s’acharnait sur eux. J’ai croisé des destins marqués par des drames répétés, des vies où les épreuves se succédaient sans répit, sans explication.

Alors, que reste-t-il de cette croyance naïve selon laquelle « ça n’arrive qu’aux autres » ? Peu de chose. Ou plutôt, un leurre. Une illusion à laquelle on s’accroche pour se convaincre que la souffrance nous épargnera, que nous sommes protégés d’une manière ou d’une autre. Et pourtant, je suis la preuve vivante que non, ça n’arrive pas qu’aux autres. Je le sais, et malgré cela, je me suis surprise, plus d’une fois, à retomber dans ce schéma de pensée. Comme si j’avais déjà payé mon dû. Comme si la vie, en compensation, me devait désormais du bonheur, du calme, une forme de paix durable.

Mais la vie ne doit rien à personne.

Le choc de la désillusion

J’ai été cette jeune femme de vingt ans qui, par une nuit d’hiver, a glissé sur une plaque de verglas. Une fraction de seconde, un hasard malheureux, et tout a basculé. Rien ne me prédestinait à cet accident, pas plus que d’autres ne sont prédestinés aux drames qu’ils subissent. Ce n’est pas une question de mérite, ni de justice. Être une bonne personne, travailler dur, suivre les règles, tout cela ne garantit rien.

J’ai toujours voulu mettre en avant le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. J’ai toujours tenu à valoriser les belles expériences, les happy ends, les victoires du quotidien qui illuminent ma vie malgré tout. Et elles existent, bien sûr. Mais elles ne sont pas seules. Il serait prétentieux de croire que tout est soit tout blanc, soit tout noir. Nous avons dépassé l’âge de ces illusions.

L’optimisme est essentiel, il est un moteur, une force précieuse qui nous permet d’aller de l’avant. Mais il ne doit pas se transformer en arrogance.

Et pourtant, j’ai ressenti cette arrogance, cette certitude inconsciente d’être à l’abri, lorsque j’ai fait une fausse couche à deux mois d’une première grossesse, à peine dix jours avant Noël. Une grossesse qui avait été désirée, longuement espérée même. Un deuil que je ne pensais pas avoir à traverser. J’ai réalisé combien j’avais été présomptueuse de croire que j’échapperais à ce type d’épreuve, une épreuve si commune mais si invisibilisée, sous prétexte que « la vie me devait bien ça ». Comme si, après le chaos de l’accident, je méritais que tout le reste se passe avec douceur et sans accroc.

J’ai souvent plaisanté en disant que la vie, pour se faire pardonner de m’avoir envoyée dans le fossé, m’avait offert une chance insolente aux jeux de société : dés, cartes, tirages aléatoires, il n’est pas rare que je gagne effrontément. Mais au fond, que me doit-elle ? Rien. Absolument rien.

Ni justice, ni équilibre : seulement la vie

Je n’ai jamais cru en un destin écrit d’avance, mais j’ai cru en une balance cosmique qui équilibrerait les joies et les peines de chacun. Cette part de moi s’y est longtemps accroché par confort, par espoir, comme si mon passé m’assurait un certain avenir. Comme si une fois que l’on a assez souffert, on pouvait enfin prétendre au bonheur, sans condition.

Mais force est de constater que c’était une erreur.

La vie ne fonctionne pas ainsi. Elle ne calcule pas, ne pèse pas. Elle suit son propre cours, imprévisible et parfois cruel.

Alors non, je ne suis pas à l’abri. Personne ne l’est. Je ne pourrai jamais éviter les ruptures, les deuils, les injustices, les échecs ou les pertes matérielles. Tout cela fait partie de l’existence, avec ou sans accident, avec ou sans fauteuil.

Cette prise de conscience, cette dure vérité, ne m’empêchera pourtant en rien de me lever le matin avec l’envie d’aimer, de rire, de créer, d’avancer. Non pas parce que la vie me le doit, mais simplement parce qu’elle est là. Parce qu’elle continue et que je n’ai ai qu’une.

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